Le mythe de la gratuité d’Internet

Ceci est le texte de la conférence que j’ai donnée au Périscope le 21 mai 2008.

Cette conférence a été suivie d’un débat avec le public et d’une offrande musicale proposée par le trio de David Bressat.

Introduction

De manière assez paradoxale, jamais notre économie marchande n’a autant baigné dans la gratuité. Les publicités n’arrêtent pas de nous proposer des produits et des services gratuits : trois mois d’abonnement gratuit, 20 % de produit gratuit en plus, un exemplaire gratuit pour deux achetés. On pourrait ainsi énoncer à l’infini la liste des biens gratuits que la société de consommation nous met sous le nez. Pourtant, à bien y réfléchir, le concept de la gratuité est extrêmement complexe et ce qui est gratuit n’a pas la même signification pour un économiste (les économistes qui ont beaucoup étudié la gratuité ne sont même pas tous d’accord entre eux), un sociologue, un ethnologue ou bien encore un théologien. Sans rentrer dans les détails[1], chacun sent bien qu’il y a bien une différence entre l’école gratuite, le potlatch ou bien encore la presse gratuite, même si ces trois objets font tous référence à la gratuité.

Dans le cas de l’école gratuite, on a affaire à un service public qui est financé par l’argent des contribuables et l’État impose la gratuité de ce service qu’il considère comme fondamental pour l’édification des citoyens. Le potlatch, qui a notamment été étudié par Marcel Mauss dans son Essai sur le don, renvoie à une forme religieuse de l’offrande : le don est par essence gratuit, mais il conditionne une forme de reconnaissance sociale. Quant à la presse gratuite, elle est financée par l’argent de la publicité et ses lecteurs ont le sentiment qu’on leur offre quelque chose, même s’il est parfois bien difficile d’identifier la nature exacte du cadeau…

Bref, la gratuité a envahi notre vie quotidienne et nous croulons sous les échantillons gratuits, certains consommateurs se vantant même d’arriver à ne vivre que de produits qu’ils n’achètent pas ou qu’ils se font rembourser. La simple saisie dans un moteur de recherche de l’adjectif « gratuit » renvoie des millions de réponses et on ne compte plus le nombre de sites Web dont le but est de recenser tous les bons plans qui vous feront consommer sans bourse délier. Dans ces conditions, il était bien normal qu’Internet participât à cette culture de la gratuité et devienne même le fer de lance de ce mouvement de fond qui vous fait passer pour un ringard quand vous avouez que vous avez acheté de la musique sur Internet. Car bien évidemment, comme vous le savez, tout est gratuit sur Internet ! Nous allons pourtant tenter de démontrer que cette gratuité est tout relative et s’apparente plus à un mythe qu’autre chose.

« Il n’y a pas de repas gratuit »

Cette célèbre formule de Milton Friedman, économiste de l’école de Chicago, s’applique bien entendu aussi au domaine de l’Internet et le bon sens nous commande de reconnaître que rien n’est vraiment gratuit en ce bas monde. Attardons-nous un instant sur la présupposée gratuité d’Internet. On entend dire très souvent que sur Internet les échanges sont dématérialisés, ce qui induit une certaine forme de gratuité. Il y a dans cette formulation un contresens technique que nous allons tenter d’expliciter : si l’on prend l’exemple de la musique, jusqu’à un passé récent, le moyen le plus simple pour écouter son chanteur préféré tout en faisant son jogging, consistait à se procurer un CD et à l’insérer dans un baladeur. Aujourd’hui, la donne technologique a changé et on utilise un baladeur MP3 qui aura été alimenté par des chansons téléchargées (illégalement ou non) sur Internet, ou bien grâce à un CD que l’on aura « rippé » sur son disque dur. En quoi le fait que l’on ne voie plus vraiment la matérialité du disque confère-t-il un caractère immatériel à l’écoute d’une chanson ? L’adjectif virtuel que l’on associe volontiers au cyberespace indique bien également que la matérialité des phénomènes techniques n’apparaît pas clairement à l’utilisateur qui dispose d’un bureau virtuel ou d’une mémoire virtuelle. Pour autant, il ne s’agit absolument pas de nier cette matérialité et l’absence de sa perception ne signifie pas du tout qu’elle soit inexistante. Si l’on reprend notre exemple de baladeur MP3, il faudra pour l’alimenter l’existence d’un réseau physique (câble en fibre optique, câble en cuivre, satellite, liaison radio, routeurs, répéteurs, etc.), d’un opérateur Internet (les fameux FAI) à qui l’on paye un abonnement, et un ordinateur (écran, clavier, souris, unité centrale, etc.). En matière de dématérialisation, il faut quand même avouer que l’on fait mieux. Et l’on ne parle même pas des logiciels nécessaires à l’ensemble des opérations ni du coût en électricité dont des études récentes[2] montrent qu’Internet n’est pas vraiment écologique en la matière. Dans ces conditions, pourquoi s’ingénier à parler de l’économie des biens immatériels ? Le droit de la propriété intellectuelle reconnaît un caractère immatériel à l’œuvre d’art, mais il nous est impossible de ne pas constater que toute expression artistique requiert une certaine forme de matérialité pour toucher un public. Et ce n’est pas la numérisation de l’information, qu’il s’agisse de musique, de cinéma ou de littérature, qui va changer au fond les choses. En passant d’un support à un autre, on a certes fait des économies qui sont parfois spectaculaires (notamment dans le cas du livre numérique), mais le passage au support numérique n’implique pas la dématérialisation et par conséquent la gratuité totale du processus de production et de diffusion des œuvres d’art.

La culture gratuite sur Internet

Pourtant, pour de nombreux internautes, la Toile est devenue synonyme de gratuité en matière de musique et de cinéma puisqu’en quelques clics il est possible de faire son marché sans rien dépenser et ainsi profiter des œuvres, parfois même avant leur commercialisation. Cette situation a fait réagir les professionnels de l’industrie du disque et du cinéma car la généralisation d’Internet couplée à la montée en puissance des débits et à l’émergence des logiciels de P2P (peer-to-peer) qui autorisent le partage de fichiers entre des millions d’internautes ont contribué à mettre en place un système de piratage généralisé à l’échelle industrielle.

Un des grands arguments des défenseurs du P2P est que ceux qui téléchargent beaucoup de musique sont en fait de gros acquéreurs de biens culturels, le téléchargement de musique leur permettant de découvrir de nouveaux artistes dont ils s’empressent par la suite d’acheter les disques. Dans cette optique, le P2P servirait donc de vitrine virtuelle, ce qui devrait logiquement développer les ventes de disque. Malheureusement, les faits sont parfois têtus et viennent démentir les plus belles argumentations. En effet, depuis cinq ans, les ventes de disques sont en perpétuelle chute, ce que confirment les chiffres du rapport de l’Observatoire la musique / GfK sur le marché du support musical au 2e trimestre 2007[3] :

« Le marché du CD audio connaît au 2e trimestre 2007 encore une nette décroissance de -17,1 % en volume (16,7 millions d’unités vendues vs. 20,2 millions au 2e trimestre 2006), et de -15,9 % en valeur (231 millions d’euros TTC vs. 275 millions).

Cette forte érosion des ventes fait suite aux pertes déjà constatées : depuis le 2e trimestre 2002, la décroissance s’élève à -49,1 % en volume et -46,4 % en valeur. »

Dans le très sérieux rapport de la commission sur l’Économie de l’immatériel[4], les auteurs reconnaissent le lien entre P2P et chute des ventes :

« L’impact du téléchargement illégal sur les ventes physiques est indéniable. Il serait cependant excessif d’en faire la cause exclusive de la baisse des ventes. D’abord, le téléchargement illégal ne se substitue pas nécessairement à l’achat. Ensuite, il peut y avoir d’autres explications à la baisse des ventes de CD. Les ménages, les plus jeunes notamment, ont pu procéder à des arbitrages de leur budget en faveur de nouveaux produits technologiques (jeux vidéo, abonnement Internet, écrans plats) au détriment des produits culturels. »

Le phénomène est d’autant plus inquiétant pour les industriels du disque que les offres de téléchargement légal, malgré des débuts prometteurs, semblent s’essouffler. On comprendrait fort bien que les ventes de disques s’effondrent s’il y avait un transfert vers un autre support (baladeur MP3, téléphone mobile…), mais ce n’est pas le cas pour l’instant. On retrouve, toutes proportions gardées, le même phénomène avec les ventes de DVD ; le recul des ventes consécutif depuis deux ans ainsi que la diminution de la fréquentation des vidéoclubs pourrait s’expliquer si la vidéo à la demande (en anglais VOD pour video on demand) décollait, mais ce nouveau service a beaucoup de mal à s’imposer. Dans ces conditions, comment ne pas lier la baisse de la vente de DVD à la centaine de millions de films téléchargés illégalement sur Internet en France en 2007 ?

Face à l’importance prise par le phénomène du P2P, il était somme toute assez logique que les industries phonographiques réagissent, ce qu’elles ont fini par faire. Elles ont d’abord commencé par rappeler le volet pénal du code de la propriété intellectuelle qui assimile le téléchargement illégal à de la contrefaçon, peine sévèrement punie par le Code de la propriété intellectuel (article L335-4) :

« Est punie de trois ans d’emprisonnement et de 300 000 euros d’amende toute fixation, reproduction, communication ou mise à disposition du public, à titre onéreux ou gratuit, ou toute télédiffusion d’une prestation, d’un phonogramme, d’un vidéogramme ou d’un programme, réalisée sans l’autorisation, lorsqu’elle est exigée, de l’artiste-interprète, du producteur de phonogrammes ou de vidéogrammes ou de l’entreprise de communication audiovisuelle. »

Des procès pour usage de P2P ont donc eu lieu et quelques internautes ont été condamnés. Bien évidemment, aucune peine de prison n’a été prononcée, mais des amendes aux montants variables ont été infligées aux internautes contrevenants, sans que cela ne semble pour autant enrayer le phénomène du téléchargement illégal. L’ancien ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres a cru trouver la parade miracle avec le vote de la loi DADVSI qui a fini en eau de boudin[5] et qui a vu des alliances politiques étranges se former.

Remise en cause du droit d’auteur

Parallèlement à l’accroissement du téléchargement illégal, on assiste chez certains théoriciens à une remise en cause du droit d’auteur qui, en France s’est péniblement constitué à partir du XVIIIème siècle. C’est notamment le cas de Lawrence Lessig qui est professeur de droit à l’université de Stanford. Dans son ouvrage L’avenir des idées[6] (dont le sous-titre est Le sort des biens communs à l’heure des réseaux numériques), Lawrence Lessig dénonce les abus du droit d’auteur aux États-Unis et sa thèse peut être résumée par l’extrait suivant :

« Nous sommes environnés des effets de la révolution technologique, et donc culturelle, la plus décisive depuis des générations. Cette révolution a entraîné l’incitation à innover la plus puissante et la plus diversifiée qu’aient connue les temps modernes. Mais une confusion s’est installée dans un ensemble d’idées qui sont au cœur de cette prospérité : la « propriété ». Cette confusion nous amène à modifier notre environnement dans une direction qui va transformer cette prospérité. En croyant comprendre quel est son mode de fonctionnement, tout en ignorant la nature de la prospérité réelle qui nous entoure, nous sommes en train de modifier les règles qui rendent possible la révolution de l’Internet. Ces transformations seront la mort de cette révolution. »

Lessig a parfaitement raison de condamner les abus du droit d’auteur, notamment en ce qui concerne le droit de l’image, et on assiste également à ce genre de dérives en France où il devient très difficile de photographier ou de filmer certains lieux publics. En effet, on trouve très souvent sur son chemin un artiste ou un propriétaire procédurier qui revendique un droit sur l’utilisation de l’image de son œuvre ou de son bien. Il s’ensuit une espèce de confiscation de l’espace public qui est intolérable.

Lessig n’a également pas tort de dénoncer l’allongement des durées de protection des œuvres. En France, et dans de nombreux autres pays, les droits patrimoniaux d’une œuvre s’éteignent 70 ans après la mort de leur auteur. Ma conception personnelle du droit d’auteur est qu’un auteur doit pouvoir vivre du fruit de son travail, mais que ses héritiers doivent assurer leur subsistance par leurs propres moyens et leur mérite personnel. Dans ces conditions, revenir à la durée de 5 ans après le décès de l’auteur pour qu’une œuvre tombe dans le domaine public, comme c’était le cas dans les premières lois sur le droit d’auteur, serait une excellente chose.

En revanche, là où je ne suis pas certain de suivre Lessig, c’est dans son affirmation que la révolution technologique implique une révolution culturelle. Que la révolution technologique ait profondément modifié certains usages sociaux est une évidence que chacun peut facilement constater quotidiennement. Pouvons-nous parler pour autant de révolution culturelle ? Il y a un pas que je ne franchirai pas car cela signifierait que le moteur de la culture réside pour partie dans la technique, ce qui fait immanquablement penser à la formule de Marshall Mac Luhan « le message, c’est le médium ». En fait, un des principaux arguments des détracteurs du droit d’auteur est que le changement de support doit forcément impliquer une modification du droit. En quoi le passage d’un support comme le CD à un support qualifié d’immatériel comme le format MP3 pourrait-il bien changer la donne du point de vue du droit d’auteur ? Il me semble que l’on confond une réalité technique avec un problème purement intellectuel.

Dans le même ordre d’idées, bon nombre d’internautes somment le droit d’auteur de s’adapter aux nouvelles technologies. En général, ceux qui souhaitent légaliser le téléchargement n’argumentent jamais leur thèse, mais assènent comme une évidence que c’est au droit de s’adapter. Il semblerait que personne n’ose poser la question inverse : pourquoi Internet ne s’adapterait-il pas au droit d’auteur ? Pourquoi balayer d’un revers de main le droit de la propriété littéraire et artistique qui, bien qu’historiquement récent, est toutefois beaucoup plus ancien qu’Internet ? Les amateurs de nouvelles technologies seraient-ils à ce point ignorants du sens de l’histoire pour souhaiter annihiler sans vergogne l’héritage des deux-cents dernières années et nier le contexte historique de l’élaboration du droit d’auteur ?

D’un point de vue purement symbolique, accepter de copier sans payer une œuvre, c’est implicitement reconnaître, non pas que l’œuvre n’a pas de valeur, mais que l’auteur n’est pas digne de recevoir une juste rétribution pour son travail. Et si nous réapprenions « la considération qu’on doit aux gens de lettres » et admettions que cette première forme de reconnaissance passe par le paiement d’un droit d’accès à leurs œuvres ? À force de copier à tour de bras sans devoir rendre des comptes à qui que ce soit, certains internautes pensent d’ailleurs que tout leur appartient et on peut voir dans la généralisation du copier-coller chez les lycéens et les étudiants une conséquence de cette attaque systématique du droit d’auteur. Si la propriété intellectuelle n’existe plus, pourquoi se forcer à réfléchir à traiter le sujet d’un devoir alors qu’il suffit de recopier la prose de quelqu’un d’autre ?

La position ambiguë des FAI

Il faut bien finir par se poser la question de savoir à qui profite le P2P. Olivier Bomsel, dans son ouvrage Gratuit ! (Du déploiement de l’économie numérique)[7], répond sans détour à la question : « l’utilité des contenus obtenus en peer-to-peer est entièrement transférée, sans contrepartie financière, à la chaîne amont de l’accès. Les contenus subventionnent ainsi en nature le déploiement des infrastructures et des équipements d’Internet. »

Pris entre leurs discours publicitaires et la nécessité de faire respecter le droit d’auteur, les FAI ont en effet bien souvent joué une drôle de partition : une bonne partie de leur argumentaire sur le haut débit a longtemps vanté les mérites du téléchargement de musique. Sur le site Web d’un FAI créé en 1996, il était, par exemple, mentionné : « Vous téléchargez en un clin d’œil vos musiques préférées en qualité CD et votre PC devient un vrai juke-box ». Un des FAI qui avait dû se résoudre à envoyer des lettres comminatoires à ses abonnés ne respectant pas le droit d’auteur mentionnait bien en tous petits caractères sur son site Web que son service « doit être utilisé dans le respect du droit de la propriété intellectuelle » ce qui ne l’empêchait pas dans ses spots publicitaires à la télé de montrer une adolescente qui trouvait toute la musique qu’elle aimait.

Même si le marketing a dû évoluer sous la pression des pouvoirs publics et des sociétés représentant les auteurs, il n’en reste pas moins que les FAI sont souvent pris en faute. Encore récemment, Canal+ a dû rappeler à l’ordre le fournisseur d’accès à Internet Free parce que la chaîne cryptée s’était aperçue que les films qu’elle diffusait se retrouvaient sur le service de télé perso de Free, MaTVperso. En effet, des abonnés à Canal+ captaient les films diffusés, les compressaient et les mettaient à la disposition des autres abonnés de Free sur un canal spécial. Créer sa télé perso à l’aide des créations d’autrui, voici un très bon exemple de mutualisation, mais Canal+ a trouvé à redire à ce bel élan de solidarité et marque désormais les films diffusés à l’aide d’une empreinte numérique, grâce à une technologie de watermarking[8].

Free, encore lui (à croire que la liberté ne s’arrête pas toujours là où commence celle d’autrui), a été obligé en septembre 2007 de couper l’accès à différents newsgroups (dvd.french, movies.divx.french, series.tv.divx.french…) qui permettaient le téléchargement de films piratés. Dans un article de 01Net[9], un freenaute indiquait bien que la disponibilité de ces groupes de discussions où il pouvait trouver tous les films et toutes les séries qu’il voulait était la principale motivation de son abonnement à ce FAI.

Pourtant, à la fin de l’année 2007, certains FAI se sont lancés dans des opérations de téléchargement légal et gratuit de musique. Ainsi, Neuf Telecom a signé un accord avec Universal Music qui permet à ses abonnés de télécharger de la musique produite par cette maison de disques. Même si l’offre se limite à une seule partie du catalogue (l’internaute doit choisir son style de musique) d’un seul éditeur et si l’écoute des morceaux de musique est limitée dans le temps (grâce à l’utilisation de DRM[10]), Neuf Telecom a ouvert la voie vers une régularisation du téléchargement de la musique sur Internet et les autres FAI (Orange, Alice et Free) ont annoncé l’imminence d’offres similaires. Il est encore trop tôt pour tirer un bilan de ces opérations commerciales, mais on ne voit pas très bien comment les accros du P2P pourraient être attirés par ces propositions en raison de l’étroitesse du catalogue et des restrictions techniques. C’est la raison pour laquelle la mission Olivennes a incité les FAI à proposer des solutions techniques pour lutter contre le piratage[11].

Les résultats de la mission Olivennes

Au début du mois de septembre 2007, Denis Olivennes, qui était encore PDG de la FNAC, s’est vu confier par le Gouvernement une mission sur la lutte contre le téléchargement illicite et le développement des offres légales d’œuvres musicales, audiovisuelles et cinématographiques[12]. Christine Albanel, ministre de la Culture et de la Communication, précisait en ces termes la mission de Monsieur Olivennes :

« Le président de la République a régulièrement affirmé la nécessité de développer toutes « les formes de diffusion légale » des œuvres — audiovisuelles, cinématographiques, littéraires ou musicales, voire vidéoludiques — sur les réseaux numériques… Naturellement, l’essor de l’offre légale implique que le Gouvernement assume les responsabilités qui sont les siennes pour garantir les droits qui protègent la juste rémunération des auteurs et des investisseurs. Cette politique sera conduite de façon résolue. Elle mobilisera les différents services de l’État compétents pour mener les actions de prévention indispensables, de même que la lutte contre le téléchargement illicite des œuvres. »

Composée de six membres, la commission a rendu à la fin du mois de novembre un rapport d’une quarantaine de pages intitulé « Le développement et la protection des œuvres culturelles sur les nouveaux réseaux » [13]. À la fin de ce rapport, la commission établit une série de recommandations dont nous listons ici les principales :

·       Ramener la fenêtre VOD de 7 mois et demi après la sortie en salle à 4 mois.

·       Aussi longtemps que les mesures techniques de protection (DRM) font obstacle à l'interopérabilité, abandonner ces mesures sur tous les catalogues de musique.

·       Généraliser le taux de TVA réduit à tous les produits et services culturels, cette baisse étant intégralement répercutée dans le prix public.

·       Expérimenter les techniques de filtrage des fichiers pirates en tête des réseaux par les fournisseurs d’accès à internet et les généraliser si elles se révèlent efficaces.

·       Mettre en place soit une politique ciblée de poursuites, soit un mécanisme d’avertissement et de sanction allant jusqu’à la suspension et la résiliation du contrat d’abonnement, ce mécanisme s’appliquant à tous les fournisseurs d’accès à Internet.

À la suite de la publication de ce rapport, un accord[14] interprofessionnel entre les industriels de la culture, les FAI et le gouvernement a été signé à l’Élysée afin d’entériner certaines mesures proposées par la mission Olivennes. Dans cet accord tripartite, les FAI s’engagent notamment « à envoyer, dans le cadre du mécanisme d’avertissement et de sanction et sous le timbre de l’autorité, les messages d’avertissement et à mettre en œuvre les décisions de sanction ».

Cet accord a débouché sur un projet de loi baptisé HADOPI (Projet de loi relatif à la « Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet ») qui devrait être présenté en conseil des ministres le 11 juin. Ce projet de loi est bien entendu contesté par les défenseurs du P2P et différentes instances qui font preuve d’une certaine démagogie. Petit tour d’horizon des pourfendeurs du droit d’auteur : le Parlement européen a rédigé un rapport adopté par sa Commission culture où il se déclare défavorable au système de la « riposte graduée ». La Commission et les États membres sont invités « à prendre acte du fait que l'Internet est une vaste enceinte d'expression culturelle, d'accès à la connaissance et de participation démocratique à la créativité européenne, qui rassemble les générations au travers de la société de l'information; invite dès lors la Commission et les États membres à éviter de prendre des mesures qui entrent en contradiction avec les libertés civiques et les droits de l'homme et avec les principes de proportionnalité, d'efficacité et de dissuasion, telles que l'interruption de l'accès à l'Internet. »[15]

Une association, la Quadrature du net[16], a même été créée spécialement pour combattre ce projet de loi et le magazine SVM vient de lancer aujourd’hui même une pétition contre la future loi Hadopi. Allons-nous trouver une voie médiane où bien la prophétie énoncée par Jacques Attali dans son livre Une brève histoire de l’avenir[17] se réalisera-t-elle ?

« Le cinéma deviendra gratuit et les cinéphiles paieront pour voir les mêmes comédiens sur une scène de théâtre. Les fichiers musicaux seront gratuits, et les mélomanes paieront pour assister aux concerts ; les livres et journaux deviendront gratuits, et les lecteurs paieront les éditeurs pour entendre des conférences et débattre avec des auteurs. La gratuité s’étendra à tous les domaines essentiels de la vie. »

La prostitution informationnelle

Je terminerai cet exposé en évoquant brièvement ce que je nomme la prostitution informationnelle. Nous utilisons souvent sur Internet des services gratuits parce que nous acceptons de monnayer notre vie privée. Nous vendons nos données personnelles à des marchands qui, en échange, nous fournissent gratuitement un service. Bien entendu, parler de gratuité en la matière est un abus de langage puisqu’il y a une transaction plus ou moins consciente entre l’internaute et le fournisseur de services. On peut ainsi légitimement se demander si tous les utilisateurs du service de messagerie de Google, Gmail, ont bien lu la clause du contrat qui stipule que « les ordinateurs de Google traitent les informations contenues dans vos messages électroniques à des fins diverses, et notamment afin d’assurer l’affichage et la mise en page des informations, d’afficher des annonces publicitaires et des liens contextuels ciblés, de prévenir les courriers électroniques indésirables (spams), d’assurer la sauvegarde de vos courriers électroniques, ainsi que pour d’autres motifs nécessaires à la fourniture du service Gmail[18]. »

Vous avez bien entendu : cela signifie donc que Google procède à une analyse sémantique de vos courriels et vous envoie en retour de la publicité. Imaginez-vous un système où le facteur ouvre votre courrier avant de le déposer dans votre boîte aux lettres et glisse ensuite quelques publicités ciblées en fonction du contenu des lettres que vous avez reçues ? La gratuité ne peut pas tout justifier et il paraît extrêmement dangereux d’abandonner certains principes sous le prétexte de la gratuité.

On pourrait multiplier à l’envi ce genre d’exemples en examinant les clauses des contrats des principaux services gratuits sur Internet. Les réseaux sociaux, et notamment Facebook, sont de véritables machines à engranger des données personnelles. Les sites qui permettent de retrouver ses anciens copains d’école (Copains d’avant ou Trombi) sont aussi d’excellents moyens d’obtenir des renseignements sur la vie privée des gens. Mais que ne ferait-on pas pour retrouver ses anciens camarades de classe même si l’on ne prend pas la peine de s’interroger sur les raisons qui font qu’on les a perdus de vue ?

On nous a pourtant appris qu’il fallait lire les petites lignes des contrats, mais comme les contrats qui nous lient à ces fournisseurs de service n’engagent pas d’espèces sonnantes et trébuchantes, nous ne prenons pas le temps ni la peine de lire les clauses de ces textes qui sont pourtant souvent fort instructifs. Par exemple, certains de mes collègues sont fanatiques d’un outil qui se nomme Doodle et qui permet d’effectuer des sondages en ligne, ce qui se révèle pratique pour fixer par exemple la date d’une réunion. Quand je les ai interrogés pour savoir s’ils avaient lu la déclaration de Doodle en matière de confidentialité, ils ont répondu par la négative et ont sans doute pensé que j’étais un dangereux paranoïaque. Pourtant, quand on prend la peine de lire jusqu’au bout la prose de Doodle, on s’aperçoit que toutes les clauses sont conformes au respect de la vie privée, mais que la dernière stipule que la politique de confidentialité peut être remise en cause à tout moment, sans préavis…

Pour finir, on peut aussi légitimement s’interroger sur la pertinence d’un moteur de recherche gratuit. La recherche de l’information (tout comme sa production) coûte cher et il faut bien que quelqu’un paye. Prétendre que l’on peut, sans effort intellectuel, accéder à des informations pertinentes est une vision de la recherche d’information qui transforme le citoyen en automate et pas en sujet raisonnable. Mais que penser également de la représentation induite par le bouton « J’ai de la chance » d’un célèbre moteur de recherche ? La recherche d’information s’apparente-t-elle à une tombola ?

Conclusion

En conclusion, je dirai qu’il ne s’agit absolument pas d’appeler au boycott d’Internet, mais tout simplement de prôner une pratique raisonnée de la Toile où les mots ont encore un sens. Soyons des acteurs avisés de l’Internet et ne tombons pas dans les pièges grossiers que nous tendent les marchands quand ils nous promettent la gratuité. Si nous sommes devenus leur cible, posons-nous la question de savoir qui nous tire dessus et pourquoi. Restons sur nos gardes et refusons la culture du gratuit, sinon nous allons le payer fort cher. Je terminerai par une citation d’Olivier Bomsel qui résume bien la thématique de cette conférence :

 « Le gratuit n’est pas un miracle. Ni la grâce d’un prince soigneusement répandue sur des nécessiteux. Ni même le bienfait d’une science qui, effaçant le poids des coûts, ramènerait l’univers à sa bonne nature d’avant l’économie. Le gratuit est banal : c’est un outil, un instrument économique, un appât. Il sert à amorcer, à réunir des clients initiant le marché des innovations numériques, lesquelles tiennent une place grandissante dans nos économies. »[19]

 

Dominique Maniez
 


[1] Pour une analyse approfondie du concept de gratuité, on se reportera avec profit aux ressources suivantes :

MARKOVITS, Francine. C'est gratuit ! A. Michel. 2007.

SAGOT-DUVAUROUX, Jean-Louis. De la gratuité. Éditions de l'éclat. 2006.

http://www.lyber-eclat.net/lyber/sagot1/gratuite.html

OLIVENNES, Denis. La gratuité, c'est le vol. B. Grasset. 2007

Courrier international. Paris. N° 800 du 02/03/2006. http://www.courrierinternational.com/hebdo/sommaire.asp?obj_id=479

Problèmes économiques, N° 2.939 (16 janvier 2008). Dossier : Les industries culturelles face aux défis de la gratuité.

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/catalogue/3303332029396/index.shtml

[2] http://www.france-info.com/spip.php?article113843&theme=81&sous_theme=184#

[3] http://rmd.cite-musique.fr/observatoire/document/COM_MME_T207.pdf

[4] http://immateriel.minefi.gouv.fr

[5] Au bout du compte, la France aura mis cinq ans à transcrire la directive européenne pour aboutir à un fiasco juridique. Les juristes amateurs ou tous ceux qui s’intéressent aux mœurs politiques de notre beau pays pourront consulter l’intégralité du dossier législatif à l’adresse suivante :

http://www.assemblee-nationale.fr/12/dossiers/031206.asp

[6] L’ouvrage américain a été traduit aux Presses Universitaires de Lyon. Il en existe une version papier qui est commercialisée et une version en ligne disponible à l’adresse suivante :

http://presses.univ-lyon2.fr/sdx/livres/pul/2005/avenir-idee

[7] BOMSEL, Olivier. Gratuit ! Gallimard. 2007

[8] Le watermarking consiste à insérer dans un support (CD ou DVD par exemple) une marque invisible pour l’utilisateur, mais détectable par un matériel ou un logiciel.
http://www-rocq.inria.fr/codes/Watermarking/

[9] www.01net.com/editorial/358640/free-ferme-14-newsgroups-utilises-pour-le-piratage-de-films/

[10] DRM est l’acronyme de Digital Rights Management XE "Digital Rights Management" \t "Voir DRM"  (gestion des droits numériques, que l’on nomme aussi parfois mesures techniques de protection). Les DRM sont un dispositif technique de protection qui empêche la copie des œuvres.

[11] www.01net.com/editorial/360819/les-fournisseurs-d-acces-favorables-aux-radars-anti-pirates

[12] www.culture.gouv.fr/culture/actualites/dossiers-presse/copie-privee/index.html

[13] http://elysee.fr/download/?mode=press&filename=rapport-missionOlivennes-23novembre2007.pdf

[14] http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/conferen/albanel/accordolivennes.htm

[15] http://www.europarl.europa.eu/sce/server/internet/amend_motions_texts/sce_amend_motions_texts_main_02.jsp?ref=A6-0063/2008

[16] http://www.laquadrature.net/

[17] ATTALI, Jacques. Une brève histoire de l'avenir. Fayard. 2006

[18] http://mail.google.com/mail/help/intl/fr/privacy.html

[19] Op. cit. p. 253.